19
— VOUS ÊTES SÛR ?
— Aucun doute. C’est Patrick. Patrick Bonfils.
L’infirmière se tenait face à son bureau, debout, les mains sur les hanches. Myriam Ferrari. 35 ans. 1,70 mètre 80 kilos. Freire la connaissait bien. Aussi solide que ses collègues masculins, avec des airs de nounou plutôt bienvenus. Elle était encore vêtue de son manteau, portant son sac en bandoulière. À la première heure en ce lundi, elle avait demandé à voir Mathias Freire.
Elle venait de reconnaître le cow-boy amnésique dans les couloirs de l’unité.
Le psychiatre ne pouvait admettre une telle coïncidence.
— Je suis basque, docteur. Ma famille vit à Guéthary, un village sur la côte, près de Biarritz. Tous les week-ends, j’y retourne. Mon beau-frère tient un magasin d’alimentation près du fronton et…
— Donc ?
— Donc, quand je suis arrivée ce matin, j’l’ai tout de suite reconnu. J’me suis dit : c’est Patrick ! Patrick Bonfils. Un pêcheur bien connu par chez nous. Son bateau mouille à l’embarcadère.
— Vous lui avez parlé ?
— Bien sûr. J’lui ai dit : « Salut Patrick, qu’est-ce que tu fais là ? »
— Qu’est-ce qu’il vous a répondu ?
— Rien. En un sens, c’était une réponse.
Freire, les yeux baissés, observait les objets sur son bureau. Son bloc. Son stylo. Son Vidal – le lexique français des médicaments. Son DSM (Diagnostic and Statistical Manual) – l’ouvrage américain de référence qui classifie les troubles mentaux. Ces objets lui renvoyaient l’image de son mince savoir. Sa propre impuissance.
Sans l’aide du hasard, aurait-il jamais réussi à identifier cet homme ?
— Dites-m’en plus, ordonna-t-il à l’infirmière.
— Je sais pas quoi vous dire.
— Il a une femme ? des enfants ?
— Une femme, oui. Enfin, une copine. Ils sont pas mariés.
— Vous connaissez son nom ?
— Sylvie. Ou Sophie. Je sais plus. Elle travaille dans le café qui fait le coin avec le port. En saison haute. En ce moment, elle aide Patrick à réparer ses filets, ce genre de trucs…
Freire prenait des notes. Il songea au plancton sous les ongles de l’amnésique. Guéthary appartenait à la zone où vivait cette algue. Patrick Bonfils. Il souligna le patronyme.
— Ils sont installés à Guéthary depuis combien de temps ?
— Je sais pas. Je les ai toujours connus. Enfin, nous, on est sur Guéthary depuis quatre ans.
S’il tenait l’identité de l’homme, il pourrait le ramener, en douceur, à sa personnalité d’origine. Ensuite, il pourrait se concentrer sur son traumatisme. Ce qu’il avait vu à la gare.
— Je vous remercie, Myriam, fit-il en se levant. Ces faits nouveaux vont nous être très utiles pour soigner… Patrick.
— Si je peux me permettre, faites gaffe… Il a l’air plutôt… secoué.
— Ne vous inquiétez pas. Nous allons travailler par étapes.
L’infirmière disparut.
Toujours debout, Freire relut ses notes et se dit qu’au contraire, il n’y avait pas de temps à perdre. Il verrouilla sa porte et décrocha son téléphone. Un coup de fil aux renseignements et il obtint le numéro de Patrick Bonfils, à Guéthary.
Après trois sonneries, une voix de femme répondit.
Le psychiatre n’y alla pas par quatre chemins :
— Sylvie Bonfils ?
— Je m’appelle pas Bonfils. Je m’appelle Sylvie Robin.
— Mais vous êtes la compagne de Patrick Bonfils ?
— Qui vous êtes ?
La voix oscillait entre espoir et inquiétude.
— Je suis le docteur Mathias Freire, psychiatre au CHS Pierre-Janet, à Bordeaux. J’ai recueilli Patrick Bonfils dans mon unité, il y a maintenant trois jours.
— Seigneur…
Sa voix s’étrangla. Mathias perçut un léger sifflement. La femme pleurait, d’une manière étrange, aiguë, continue.
— Madame…
— J’étais si inquiète, sanglota-t-elle… J’avais aucune nouvelle.
— Depuis quand a-t-il disparu ?
— Six jours, maintenant.
— Vous n’avez pas lancé un avis de recherche ?
Pas de réponse. Le sifflement, à nouveau.
Il préféra repartir à zéro :
— Vous êtes bien la compagne de Patrick Bonfils, pêcheur à Guéthary ?
— Oui.
— Dans quelles conditions a-t-il disparu ?
— Mercredi dernier. Il est parti à la banque.
— À Guéthary ?
Elle eut un bref rire entre ses larmes :
— Guéthary, c’est un village. Il est parti à Biarritz, avec notre voiture.
— Quel modèle ?
— Une Renault. Un vieux modèle.
— À partir de quand vous êtes-vous inquiétée ?
— Mais… tout de suite. D’abord, je voulais savoir ce qui s’était passé à la banque. On a des ennuis. Des ennuis graves…
— Des dettes ?
— Un emprunt. Pour le bateau. On est… Enfin, vous voyez, quoi… La pêche, c’est devenu de plus en plus difficile. On est couverts de taxes. Les règles arrêtent pas de changer. Et pis y a les Espagnols qui nous piquent tout. Vous regardez pas les nouvelles ?
Mathias notait d’une main nerveuse sur son bloc.
— Que s’est-il passé ?
— Rien. Il est pas rentré de la journée. J’ai appelé la banque. Ils l’avaient pas vu. J’suis allée au port. Dans les cafés où il a l’habitude d’aller.
— Patrick boit ?
Sylvie ne répondit pas. Une forme de confirmation. Freire écrivait toujours. Patrick Bonfils était un cas d’école. Sous la pression des soucis d’argent, l’homme s’était délesté de son identité comme d’un manteau trop lourd. Puis il était monté dans un train, direction Bordeaux. Mais quel rôle jouait alors le traumatisme de la gare ? Avait-il seulement existé ? D’où provenaient l’annuaire et la clé ?
— Ensuite ?
— Le soir, je suis allé à la Gendarmerie. Ils ont lancé un avis de recherche.
Les gendarmes n’avaient pas dû se précipiter sur les traces d’un pêcheur alcoolique. Dans tous les cas, l’avis de recherche n’était pas arrivé jusqu’en Gironde.
— C’est la première fois qu’il disparaît comme ça ?
— Bah… oui. Patrick, il est toujours en retard. Toujours la tête en l’air. Mais il m’avait jamais fait un coup comme ça.
— Depuis combien de temps vivez-vous ensemble ?
— Trois ans.
Il y eut un silence. Sylvie demanda timidement :
— Comment il va ?
— Bien. Il a simplement un problème de mémoire. Je crois que, sous la pression de vos problèmes actuels, son esprit a… court-circuité. Patrick a brutalement sombré dans l’amnésie. Son inconscient a tenté d’effacer son passé pour mieux repartir.
— Mieux repartir ? Comment ça ?
Sylvie paraissait effarée. Freire s’exprimait avec la légèreté d’un tank.
— Il n’a pas voulu vous fuir, atténua-t-il. Ce sont ses dettes, les difficultés de son métier, qui l’ont forcé à s’échapper de lui-même…
Silence à l’autre bout de la connexion. Freire n’insista pas. De plus, ce n’était peut-être pas la vérité. Il y avait une autre option. Patrick était parti à la banque. Il avait traîné. Il avait bu. Il avait pris le train pour Bordeaux… Puis il avait vu quelque chose. Ce choc avait anéanti sa mémoire. Le cow-boy s’était réfugié dans la cabine de graissage, l’esprit vidé.
— Je peux venir le voir ?
— Bien sûr, mais laissez-moi d’abord vous rappeler dans la matinée.
Freire salua la femme. Il était 9 heures 30. Les dossiers des entrants, qu’il étudiait chaque matin, attendraient. Il ferma son bureau, prévint sa secrétaire qu’il s’absentait puis prit le chemin de la salle d’arthérapie. Il était sûr d’y trouver l’homme au Stetson.
Mathias joua de son trousseau et traversa l’unité. Pressé, il distribua quelques saluts sans s’arrêter. Comme prévu, Bonfils était là. Il avait opté aujourd’hui pour l’atelier sculpture. Il travaillait à une sorte de masque primitif en glaise.
— Salut.
Son visage s’éclaira d’un sourire, découvrant ses larges gencives.
— Comment ça va aujourd’hui ?
— Très bien.
Freire s’assit et attaqua en douceur :
— Tu as réfléchi à ce que tu m’as raconté hier ?
— Tu veux dire… mes souvenirs ? Je suis plus si sûr. Une bonne femme est venue me voir ce matin. Elle m’a appelé Patrick, je…
Il s’arrêta, sans quitter des yeux sa sculpture. Il avait la tête d’un évadé de retour en taule. Il ne cessait de déglutir. Sa glotte tremblait.
Mathias opta pour la manière forte :
— J’ai parlé à Sylvie.
— Sylvie ?
Le géant le fixa. Ses pupilles se dilatèrent comme celles d’un animal nocturne. Dans la nuit de son esprit, il voyait maintenant clair. Freire avait prévu une séance progressive où il guiderait l’amnésique jusqu’à bon port. Il comprit, à le voir, que le mécanisme de la mémoire était déjà enclenché – Patrick Bonfils redevenait lui-même. Autant accélérer le mouvement.
— Je vais te ramener chez toi, Patrick.
— Quand ?
— Cet après-midi.
Le cow-boy hocha lentement la tête. Il lâcha la glaise et observa son œuvre inachevée. Son billet était imprimé. Plus moyen d’y échapper. D’un point de vue psychiatrique, Freire mettait tous ses espoirs dans ce retour au Pays basque. Bonfils, soutenu par sa femme et son environnement, retrouverait son moi.
Maintenant, Mathias avait une autre inquiétude. Quand il recouvre la mémoire, le fugueur oublie souvent la personnalité qu’il a inventée. Freire craignait que Patrick efface aussi, dans le même mouvement, ce qu’il avait vu à la gare. Mais pas question de lui reparler de Pascal Mischell.
Freire se leva et posa une main amicale sur son épaule :
— Repose-toi. Je viens te chercher après le déjeuner.
L’homme au Stetson acquiesça. Impossible de dire s’il se réjouissait de cette perspective ou si elle l’accablait. Freire retourna au pas de course dans son bureau. Des portes. Des clés. Des tables et des lits solidarisés au sol. Toujours ce sentiment d’être un geôlier des âmes.
Il demanda à sa secrétaire d’aller acheter les journaux du lundi, puis rappela Sylvie, lui annonçant leur retour. La femme paraissait abasourdie.
Il conclut avec grandiloquence :
— Le plus court chemin pour que Patrick redevienne lui-même, c’est vous.
Il lui donna rendez-vous aux environs de 15 heures au port de Guéthary puis raccrocha. Il avançait à l’aveugle. Jamais il n’avait été confronté à une telle situation. Un bref instant, il fut tenté de téléphoner au capitaine Chatelet pour lui annoncer la nouvelle. Puis il se souvint qu’ils s’étaient quittés en mauvais termes. Il se rappela surtout qu’il avait menti au technicien de l’Identité judiciaire. Était-ce passible d’une condamnation ?
Il y avait un autre problème. Anaïs allait recevoir les résultats d’analyses qu’il avait obtenus en avant-première, cette nuit. La présence du plancton sur les mains du cow-boy et dans la fosse renforçait son profil de suspect. Allait-elle le placer en garde à vue ? Mieux valait ramener Patrick en vitesse. En mettant les choses au pire, il faudrait retourner le chercher à Guéthary. Entre-temps, Patrick bénéficierait d’un jour ou deux pour se refamiliariser avec son moi d’origine…
Sa secrétaire frappa puis pénétra dans son bureau avec les éditions régionales : Sud-Ouest. La Nouvelle République des Pyrénées, La Dépêche, Le Journal du Médoc… Mathias parcourut les unes. Les gros titres étaient consacrés à la vague de brouillard qui s’était abattu sur la Gironde ce week-end. La liste des accidents liés au phénomène prenait la moitié de la page.
On évoquait aussi, en mode mineur, la « découverte d’un SDF décédé à la gare Saint-Jean, mort de froid ». Freire appréciait la prouesse. Il ne savait comment les flics avaient arrangé leur coup mais ils avaient réussi à désamorcer ce crime spectaculaire. C’était sans doute reculer pour mieux sauter, mais autant de gagné pour la discrétion de l’enquête.
Quant à Bonfils, il n’avait les honneurs que des pages centrales – consacrées à Bordeaux et son actualité locale. On parlait d’un homme souffrant de troubles mentaux, découvert à la gare dans la nuit du 12 au 13 février, aussitôt transféré au CHS Pierre-Janet.
Freire replia les journaux. Avec un peu de chance, il ne recevrait même pas un coup de fil des médias à propos de son nouveau pensionnaire. Il regarda sa montre. 10 heures. Il saisit la pile de dossiers des entrants du lundi. Il avait la matinée pour gérer ces cas, effectuer la visite quotidienne de son unité et recevoir ses consultations. Après ça, il partirait pour le Pays basque, en compagnie de Patrick Bonfils et de ses vérités immergées.